Il existe des mythèmes universels très peu étudiés et parmi eux, il y en a un que j’ai mis en exergue dans mes essais, celui de l’assassinat de la déesse-mère/épouse par le dieu fils/amant.

D’après mes recherches, le prototype de cette déesse fut Isis et ses échos se répandirent jusqu’au Sud de l’Inde ! Est-ce à dire qu’Isis fut tué par décapitation par Horus (le Heru des Chroniques)…

Extraits choisis du Tome 2 de « Quand les dieux foulaient la Terre » (« les Douze Dieux de l’Olympe »), ici Artémis est bien entendu assimilée à Isis et Apollon à Horus :

« Artémis est enfin parfois figurée à la manière d’Isis et d’Ereškigal comme une déesse ailée. La sœur d’Osiris s’est illustrée dans la mythologie égyptienne en s’accouplant sous la forme d’un milan (rapace aux ailes sombres) avec le corps reconstitué de son frère. Une autre déesse « aux ailes sombres » s’est tristement exposée dans la mythologie, il s’agit du corpus grec cette fois-ci et nous parlons bien sûr de Coronis. Mise enceinte par Apollon mais craignant d’être abandonnée par celui-ci, Coronis, fille de Phlégias, roi des Lapithes, prit pour amant Ischys, fils d’Elatos. Découvrant la tromperie de son aimée, Apollon décida de la transpercer de ses flèches mais regretta dans l’instant son geste lorsque Coronis poussa son dernier souffle dans ses bras. Avant que l’enveloppe charnelle de son amour ne soit la proie des flammes du bûcher funéraire, Apollon extirpa son enfant à naître – Asclépios – du ventre de Coronis.[1] L’oiseau oraculaire d’Apollon n’ayant pas pu prévenir le dieu de la lumière de cette tromperie vit sa robe blanche être changée en plumage noir par le frère d’Artémis. Coronis sera à jamais liée au corbeau, l’étymologie du second s’appuyant sur le nom de la première. L’Égyptienne Isis fut donc scindée en deux dans ses rapports au Greco-Romain Apollon, Isis-sœur devenant Artémis et Isis-épouse (Hathor) devenant Coronis.

Existe-t-il d’autre version de ce mythe dans lequel un Apollon tuerait son aimée ? Dans le récit égyptien des Aventures d’Horus et Seth, durant le fameux procès opposant les deux candidats à la succession d’Osiris au trône d’Égypte, ces derniers se lancèrent un défi à l’issue tragique. Ils devaient mesurer leur force respective lors d’une joute aquatique dans le Nil sous la forme d’hippopotames. Afin d’aider son fils à la victoire, Isis lança dans l’eau un harpon magique qui se planta dans les flancs de Seth. Le perfide frère d’Osiris implora sa sœur de détacher son harpon en lui rappelant leur indéfectible lien familial. Isis céda à ses sentiments et libéra Seth de sa souffrance. Furieux de la décision de sa génitrice, Horus se métamorphosa en fauve et sans hésiter bondit hors du Nil pour la décapiter. Il saisit ensuite sa tête et grimpa « la montagne » (la pyramide ?) tandis que le corps d’Isis se changea en pierre. Rê s’aperçut de la présence de cette femme sans tête et en avertit le dieu de la Connaissance Thot. Ce dernier reconnut Isis et lui plaça une tête de vache afin qu’elle retrouve sa dignité.[2]

Dans le papyrus Jumilhac[3] c’est un avatar d’Horus, le dieu faucon Anty, qui décapite Hathor mais le récit est globalement le même. Une déesse ailée sans tête existe également sans la mythologie grecque, il s’agit de Nikê. Personnification de la Victoire, elle est souvent figurée dans la main d’Athéna ou de Zeus. Elle sert d’épithète aux deux sœurs d’Artémis, Athéna et Aphrodite (dont on sait qu’elles portent elles aussi des attributs d’Isis) quand elles se préparent aux équipées guerrières. Dans le cas de Nikê comme celui d’Isis-Hathor, la guerre semble être le dénominateur commun à l’absence de tête.

Il existe un autre cas évocateur dans la mythologie hellénique, celui du héros Persée. Dans un épisode bien connu du corpus grec, le jeune Persée – copie d’Héraklès – décapite une déesse-serpent, Méduse.[4] L’étymologie de son nom Μέδουσα / Médousa, provient du grec ancien μέδω / médô, signifiant « régner, diriger » ; ses parents sont Gaïa et Pontos, ce qui laisse à penser qu’elle est une antique déité ayant exercé une souveraineté sur un quelconque domaine.

On a retrouvé, dans la grotte préhistorique d’Otzelaïa (signifiant « le plateau des loups » en basque), la statuette d’une femme, dont la tête est cassée (vontairement ou non ?) et au pied de laquelle se trouve un homme en posture d’imploration. Ici la Déesse-Mère porte le nom d’Amaïa. Son époux, selon les légendes locales, divinité de l’orage et de la pluie, se nomme Sugaar (nom formé à partir de sugéa signifiant « serpent »). La Grande-Déesse porte admirablement bien son théonyme puisque décomposé par le protosumérien, Amaïa nous donne AMA(mère)-IA(vénérer, révérer), soit « la Mère vénérée » ! Amaïa porte d’autres appellations en basque parmi lesquelles Mari, un écho de l’épithète égyptienne Meri (bien-aimée) attribuée à Isis ? Tout porte à croire que les Basques s’étaient inspirés d’autres sources, la figuration de Sugaar, époux de Mari, renvoyant à l’image bien connue de la croix horienne dont la symbolique a été traitée dans le dossier Apollon. La décomposition de Sugaar via notre méthode habituelle va nous donner une identité plus claire de cette antique déité : SÚ(connaissance, savoir), SU(corps), SU4(grandir, multiplier)-GAR(placer, poser, mettre), GAR6(prince), soit « le prince qui multiplie » ou « le corps du prince » ou « celui qui place la connaissance » voire « le Prince des savoirs ». De bien belles épithètes d’Enki-Osiris ! Rappelons que « le Prince » était une épithète courante d’Enki-Éa dans la littérature mésopotamienne.[5] L’époux d’Amaïa-Mari, le grand Serpent des Basques, serait donc un astucieux mélange d’Enki-Osiris et de Nergal-Horus.

Enfin nous allons temporairement quitter nos régions habituelles pour aller jusqu’en Inde. Dans le sud du pays, la tradition orale fait état d’un récit mythologique, aux détails variants selon les orateurs, que l’on penserait provenir d’Égypte. L’histoire nous conte qu’un ermite nommé Jamadagni – considéré comme l’un des sept Rishi, grands sages de l’Inde dont nous reparlerons –, possédant une Vache céleste réalisant tous les vœux, reçut en son sanctuaire le roi local, Kàrttavirya, de retour d’une expédition de chasse. Le roi voulut s’emparer de la Vache à la fécondité illimitée mais celle-ci s’échappa en s’envolant dans les airs. Enragé, le souverain décida de punir sévèrement son hôte en lui infligeant vingt et une blessures. Yellamma, l’épouse éplorée de feu Jamadagni, est désemparée et en appelle à son fils Paraśurāma.

Ce dernier est le résultat d’une fécondation extraordinaire. Un jour le roi Kàrttavirya se baignant dans une rivière aperçut Yellamma sur une berge ; sa beauté le captiva à ce point que sa semence se répandit involontairement dans l’eau. Peu de temps après en se baignant Yellamma fut fécondée par la semence du roi. Paraśurāma naquit, sans père, neuf mois plus tard. Un autre récit présente une version différente de la naissance de Paraśurāma. Un jour Yellamma demanda quelques graines à sa servante Mātaṅgī, puis de l’eau pour les faire bouillir. N’ayant pas de récipient la déesse versa l’eau dans la paume de la main de Yellamma. L’eau commença à frissonner et durant neuf mois elle bouillit sans discontinuer. De cette ébullition naquit Paraśurāma. Notons que Mātaṅgī est, selon les sources, présentée comme la servante et/ou comme la sœur de Yellamma. Elle est une déesse guerrière qui protège Yellamma mais également la patronne des courtisanes. Elle est sans surprise associée à l’impureté et à la mort, mais on l’invoquait aussi lorsque l’on voulait débutter une famille et protéger la grossesse des femmes. Certaines de ses figurations la présentent en arme sur le dos d’un tigre validant son évidente ressemblance avec l’Inanna sumérienne ou la Netphys égyptienne. Malgré tout Paraśurāma est pourtant généralement considéré comme le fils de Yellamma et Jamdagni. Reprenons notre récit : à la vue de la dépouille de son père, Paraśurāma est pris par la fureur. Il jure de débarrasser le monde des Kṣatriya (castes dirigeantes de l’Inde) et pour se faire il parcourt pas moins de vingt et une fois la terre pour décimer princes et rois ! À l’issue de sa mission, il retourna à l’ermitage familial afin d’accomplir les rites funéraires de son père à la suite de quoi Jamadagni revint à la vie par l’action soit de son père Ṛcīka, soit par celle de Paraśurāma lui-même. Un autre récit prend place après cela ; l’on n’a point réussi en dépit d’efforts répétés à retrouver localement l’intégralité des séquences du mythe entier original ce qui explique les bribes narratives mises bout à bout.

Yellamma est donc mariée à Jamadagni et chaque jour elle doit se rendre à la rivière Malaprabha afin de rapporter à son époux un récipient rempli d’eau. La vie s’écoule paisiblement et le couple a quatre enfants dont Paraśurāma. Un jour, surprenant les ébats érotiques du roi Kàrttavirya dans la rivière, Yellamma perdit la notion du temps et rentra en oubliant de porter l’eau de la rivière à Jamadagni. L’ascète rentra dans une colère folle et maudit son épouse : elle perdit sa beauté naturelle et fut chassée de l’ermitage. Après un parcours laborieux et une vie de renoncement, Yellamma recouvra son charme corporel. Elle retourna donc voir Jamadagni afin qu’il la reprenne. Dépité de voir sa malédiction envolée, l’ascète ordonna à ses quatre fils de décapiter leur mère. Tous s’y refusèrent – le père les anéantit un à un pour les punir – excepté Paraśurāma qui lui ôta la tête dans l’instant. Pour récompenser son fils, Jamadagni lui offrit deux vœux. Paraśurāma décida de ramener ses frères à la vie et de ressusciter sa génitrice sur le corps de laquelle il replaça la tête. Une autre source précise qu’il décapita par accident sa mère en même temps que Mātaṅgī et qu’il inversa leurs têtes ; il est aussi dit que la tête de Yellamma fut consumée par Jamadagni, Paraśurāma[6] décida alors de décapiter Mātaṅgī et d’utiliser sa tête pour recapiter sa mère. C’est en effet rarement la tête originale de Yellamma que Paraśurāma remet sur son buste.[7] Signalons que dans la légende d’Agamemnon, ce dernier, assassiné par son épouse Clytemnestre et son amant Égisthe, sera vengé par son fils Oreste. Dans le chapitre II du Tome 3, nous verrons dans Oreste un avatar d’Horus et détaillerons plus avant le sort funeste du roi d’Argos. La vengeance d’Oreste sur sa mère verra ce dernier décapiter sa génitrice,[8] à l’instar de l’indien Paraśurāma.»

[1] Ovide, Les Métamorphoses, II, v. 531.

[2] Les aventures d’Horus et Seth dans le Papyrus Chester Beatty I.

[3] Papyrus Jumilhac, IX, 1 et XII, 22.

[4] Pindare, Pythique, XII, 286a.

[5] Jean Bottéro, Lorsque les dieux faisaient l’homme, Éd. Gallimard, 1989, page 258.

[6] Le dieu matricide est figuré dans ses temples soit comme un être léontocéphale tenant dans une main une hache et de l’autre un luth, soit comme un enfant marqué de l’innocence juvénile. Les références à Horus et Apollon sont ici évidentes.

[7] Jackie Assayag, La colère de la déesse décapitée. Traditions, cultes et pouvoir dans le sud de l’Inde, Éditions du CNRS, 1992.

[8] Hygin, Fables, 119.