La décomposition via l’Emeša du théonyme Arès est sans appel : ÁR(broyer)-EŠ(nombre, multitude) : « celui qui broie en nombre ou qui broie la multitude ». Elle nous rappelle le nom de l’arme hypostasiée de Ninurta, Šarur dont la traduction exacte nous donne ŠÁR.ÙR : « qui écrase ou fauche par milliers ». Une autre étymologie d’Arès nous renvoie au terme Areus : Á(puissance, force)-RE7(apporter, aller, venir)-ÚŠ(mort, sang, destruction) : « la force qui apporte la mort et le sang ou la puissance qui vient détruire ». Nous avons ici la définition parfaite du dieu de la Guerre sauvage qui est craint auprès des populations humaines. (…)

Comme dans l’histoire relatée dans les Chronique du Ğírkù et plus récemment dans La Dernière Marche des Dieux, où Enlíl-Marduk(1) / Šeteš- Seth est vaincu à plusieurs reprises par Horus le jeune, Horus l’Ancien et leurs troupes, Arès provoque deux fois en duel Héraklès – que j’identifie plus bas au jeune Faucon – et par deux fois se retrouve défait. Dans la mythologie égyptienne, bien que cela se présente généralement sous forme de courts épisodes épars, reconstitués artificiellement en un récit complet afin de donner un fil conducteur cohérent, la querelle opposant Seth aux deux Horus est décrite avec nombre détails. Le texte le plus complet sur la question se trouve sur le papyrus Chester Beatty I et se nomme Les Aventures d’Horus et Seth. Dans cet ensemble de récits, Seth souhaite prendre le trône d’Osiris dont il se juge légitime héritier et, pour cela, défie à plusieurs reprises Horus l’Ancien, Isis et Horus fils d’Isis qu’il cherche à éliminer peu de temps après sa naissance. Le perfide Seth use de nombreux subterfuges afin de discréditer le fils d’Isis qui réclame l’héritage de son défunt géniteur. Un procès s’ouvre mettant en scène la majorité des dieux de l’Ennéade. Après plusieurs décades divines, d’infinis témoignages et défis, Horus est officiellement reconnu comme successeur d’Osiris et souverain du Double-Pays. Seth, condamné par le tribunal divin, fut fermement ligoté (épisode que nous retrouverons dans la mythologie nordique où Loki est attaché à un rocher par les autres dieux) à un piquet avant que Rê ne le détache et ne l’enjoigne à rejoindre sa barque solaire afin de le protéger des assauts quotidiens d’Apophis.

Homère nous dépeint un épisode quasi-similaire dans l’Iliade dans lequel Arès, en punition du meurtre d’Adonis, est enfermé dans une jarre pendant treize mois avant d’être libéré par Hermès. Dans le même corpus, la légende veut que le premier procès ait eu lieu au sein de la société divine ; Arès en étant l’acteur de premier plan. Il fut accusé du meurtre d’Halirrhotios, fils de Poséidon que Robert Graves juge être une épithète de Poséidon lui-même. Le meurtre ayant eu lieu sur une colline, le procès sera tenu sur le lieu même du forfait d’Arès à la demande de Poséidon auprès de Zeus. Cette colline deviendra l’Aéropage (Ἄρειος πάγος / Áreios págos), la bien nommée « colline d’Arès ». Dans la mythologie sumérienne, Enlíl, en qualité de violeur de déesse est banni temporairement de la cité dont il est la divinité tutélaire :

« Enlíl, un jour, arpentait le Kiur,
Et tandis qu’il arpentait le Kiur,
Les grands dieux – cinquante au total –,
Plus les dieux – sept en tout – qui arrêtent les destinées,
Le firent appréhender en plein Kiur,
« Enlíl (lui dirent-ils), ô violenteur, quitte la ville ! – Quitte la ville, ô Nunnamnir, violenteur ! »
Enlíl, obtempérant à la décision prise –
Enlíl se mit en route. »

Les excès de violence du dieu de l’air est un problème pour la communauté divine qui condamne les actions du « violenteur » en le bannissant de la ville (de Nippur).

Protégeant Rê, le frère assassin d’Osiris, deviendra en Égypte « celui qui hurle dans le ciel », portant les attributs non seulement de dieu du désert et de la sécheresse (par opposition à Osiris, présidant à la fertilité des sols) mais aussi depuis lors de dieu des tempêtes et des orages. Dans le Réveil du Phénix, son nom dans l’assemblée des dieux est Gep-Ura’a, « le roi de la tempête », l’incarnation de la guerre et du chaos. Ses symboles et attributs étaient la force, le pouvoir, la domination, la lance et le fouet. Gep-Ura’a était l’instrument de la justice divine Atum-Râ (An). Dans la mythologie égyptienne Seth sera, avec ses partisans, assimilé aux pluies destructrices s’abattant sur l’Égypte face auxquelles Horus sous sa forme léonine luttera avec acharnement :

« Je suis le lion qui repousse les rebelles, le grand veilleur qui garde l’endroit de Celui qui l’a créé, qui détruit celui qui vient contre lui avec de mauvaises intentions. Je suis le grand gardien qui fait passer l’eau de pluie et qui la rejette à terre, lorsque l’averse est dispersée, qui avale la tempête, le jour de l’orage, lorsque Celui-là (NDA : désignation de Seth) vient pour faire le mal. Je suis le puissant lion aux dents aigües, le furibond aux yeux de cornaline, qui mange les portions de viande, qui boit du sang, qui est satisfait du sang, qui fend les ventres, qui arrache les foies, qui craque les os des confédérés du Pervers (Seth), qui augmente le carnage parmi les ennemis du Faucon (Horus), et qui les écorche. Battez en retraite, ô ennemis, mort aux malfaiteurs ! »

D’autres récits contradictoires rapportent qu’à l’issue du procès, Seth servit de victime sacrificielle. Osiris, dieu de la fertilité et « Grand Taureau Céleste », abattu par Seth méritait que l’on répare cet acte odieux et que l’équilibre universel soit restauré. C’est pourquoi il fut décidé de changer Seth en taureau avant de la sacrifier en punition de son geste meurtrier et de ses actions malveillantes envers la famille d’Osiris. Horus porta logiquement le coup fatal qui acheva son oncle :

« Ô mon père Osiris, j’ai frappé pour toi celui qui t’avait frappé !
J’ai renversé celui qui t’avait renversé !
J’ai tué pour toi comme un taureau d’abattage celui qui t’avait tué !
Je lui ai tranché la tête, je lui ai tranché la queue, je lui ai tranché bras et jambes ! »

Après quoi les morceaux débités du corps du félon furent partagés entre les dieux et Horus placé sur le trône de son géniteur. Il est fort probable que cette victoire sur Seth par Horus répond à celles d’Héraklès sur Arès ou d’Apollon sur Python. Marduk et Enlíl quant à eux ne semblent pas, dans la mythologie d’ancienne Mésopotamie, avoir connu pareille défaite face à un Horus local qu’il eût été Nergal, Utu-Šamaš ou Gilgameš. Ce dernier a par contre eu à en découdre avec un champion d’Enlíl, Ḫumbaba.

Extraits du chapitre 3 (Arès ou l’empreinte de la Destruction) du Tome 2 (Les Douze Dieux de l’Olympe) de Quand les dieux foulaient la Terre.